
Le manchot est un oiseau de l’ordre des palmipèdes qui ne peut pas voler.
Sur terre, il claudique lourdement de son nid creusé sous un arbuste jusqu’à la plage, ses ailes atrophiées pendent lamentablement le long de son corps mal proportionné, son bas ventre lourd
l’attire inexorablement par gravité, il évite l’immanquable chute en agitant frénétiquement ses pattes trop courtes en une danse saccadée aux pas précipités.
Malgré tant d’efforts pour garder un semblant d’équilibre et de dignité, s’il est apeuré, il s’écroule, illustrant impeccablement l’expression « courir ventre à terre », et par des mouvements
affolés, sans aucune coordination entre ses ailes, son cou et ses pattes tous devenus membres indépendants de ce pauvre tronc affalé, il rampe pitoyablement en zigzagant jusqu’aux flots
salvateurs.
Pourtant une fois dans l’eau, ses ailes se transforment en d’efficaces nageoires, ses pieds palmés en un puissant propulseur, son corps entier devient une merveille d’hydrodynamisme.
Cet oiseau se déplace alors comme un poisson dans l’eau.
Il en est ainsi de certaines espèces animales classées dans un ordre qui leur semble complètement étranger, l’autruche, autre oiseau privé d’envol, qui courre aussi vite qu’une gazelle, ou
l’exocet, ce poisson plus à l’aise en vol plané qu’en plongée.
Si ces êtres vivants ne sont pas conscients de ce paradoxe, évidement l’homme l’est.
Je me sentais comme un manchot sur terre au milieu de mes semblables, quand je tentais de comprendre leurs aspirations, d’adopter leurs comportements sociaux et me sédentariser comme tout un
chacun. La solitaire compagnie de mon bateau, le goût salé du nomadisme, le rejet de ce voyais comme une facile sécurité cherchée dans le banal et le commun, me permettais d’évoluer dans mon
monde comme ce même animal en milieu aquatique.
Si le manchot est condamné pour l’éternité à n’être qu’un oiseau qui nage, pour moi c’est différent.
L’heure d’un demi-tour autant physique que psychologique a sonnée. Après avoir passé la moitié de ma vie d’adulte à choisir un lendemain incertain, je veux maintenant me laisser guider par la
douce certitude du quotidien.
Les raisons qui motivent ce virement de bord sont multiples ; en vrac, le ras le bol des coups de gîtes violents, marre de cette peur au ventre qui ne te lâche pas lorsqu’Eole se fâche,
l’impression que chaque pas en bateau n’est que l’annonce du suivant, il n’y a pas de victoire finale, juste des batailles gagnées qui ouvrent la voie à d’autres combats, un perpétuel
recommencement à zéro ou seules se figent les images entrevues, seul se construit une pyramide bancale de souvenirs, je suis gagné d’une envie de renoncer à l’action dans le mouvement et me
défendre par l’immobilité (du moins géographique).
Le temps qui courre plus vite que je vogue et me rattrape en est aussi certainement une, et bien sûr, la principale, Elle.
Je sais que rien ne refroidit plus rapidement que l’ardeur,
mais mes résolutions ne se sont pas envolées avec elle et j’ai enfin trouvé au fond de la Patagonie, aidé par sa visite éclair, la frontière délicate qui sépare le sens de la vie d’une
satisfaction aussi immédiate qu’éphémère.
Pour la franchir j’ai besoin d’un bon vent portant, établir en ciseaux les voiles de ces espérances qui me porteront jusqu’à l’océan Indien.
Je suis heureux de cette décision, tout en m’installant dans une confortable conformité je serais toujours instruit de ce qu’est le monde sous un jour différent, l’envers du décor, c’est ce qu’il
me restera de cette errance salée et de toutes celles qui l’ont précédée.
Ce séjour patagon fut enchanteur, beauté sauvage des îles Arce et Léones, crochet au travers du temps en pénétrant dans son phare abandonné, dans la ville fantôme de la Bahia Redondo ou, tel un
souverain sans peuple, règne le solitaire Villeréal, explosion de la vie en longeant les colonies de sternes, otaries, pétrels géants, goélands, skuas, manchots, cormorans royaux, tous protégeant
leur progéniture née il y a peu, visites amicales de bancs de dauphins austraux et de Commerson, agréable surprise en croisant un couple d’aigles marins ou quelques éléphants de mers isolés,
pêche, escalade, bonne chère copieusement arrosée, retrouvailles et nouvelles rencontres.
Ce carnet de voyage tourne à la ballade intérieure, à la promenade intime, aussi je vais le fermer.
Je vais préparer Chionis pour un retour sur le Rio de la Plata, le laisser ensuite au sec dans un chantier en Argentine ou en Uruguay, aller travailler en Europe l’été prochain, revenir avec un
équipage compétant (ceci est un appel, avis aux amateurs) en novembre, traverser l’atlantique sud, passer le cap de Bonne Espérance puis voguer jusqu’à la Réunion via Madagascar.
Pas facile d’aller chercher une vie idoine…
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Un coup de tonnerre mécanique retentit alors, et les bolides
élancent
Je contemple ce spectacle affligeant du haut d’une falaise dominant une
plage aussi vide qu’immense, préférant la solitude d’une ballade dans la steppe patagonne à l’hyperactive chasse à l’image.
Je m’assois sur le rebord du temps et regarde y défiler mes proches, la belle Lola,
l’espiègle Nina, le bonheur de leurs parents, le plaisir de Mathilde entourée de sa joyeuse bande de nains au nez coulants, l’apparente simplicité d’un choix de vie apparemment classique dans un
monde apparemment fait pour eux.
Le soleil du jour couvre d’une chaleur trompeuse les quartiers ouvriers crasseux, explosion de
la délinquance, carcasses de voitures et mômes shootant dans des ballons crevés pour seul horizon au travers des vitres sales des maisonnettes aux murs lézardés trop vite construites.
"Chionis" s'offre une plongée dans les abysses de la ville et ses
mirages.
Il y a encore moins d'une semaine j'avais trouvé refuge à Riachuelo, un petit
rio aux portes de Colonia en Uruguay, cadre idyllique et solitude assurée.
Parfois, je pense que j’aurais eu mieux fait d’acheter un camping-car…
Une ballade mémorable dans la communauté hippie du cabo Polonio, cette
avancée sur la mer tel un doit tendu vers l'atlantique, des cabanes faites de milles ustensiles et matériaux, tout y passe, tôle ondulée, planches inégales, bois délavé trop longtemps
malmené par la houle du large, briques et parpaings, ferraille diverse. Une colonie de loups de mer cohabite avec cette étrange population. Quelques panneaux solaires pour les
constructions plus modernes, des puits creuses ça et la pour les besoins en eau douce, des plantations de cette herbe qui rend moins con sont disséminées dans les dunes alentours, une
autosuffisance apparente qui profite toutefois des 1500 visiteurs quotidiens en été pour en tirer quelques bénéfices.
Solidement amarré le long du ponton jouxtant le musée océanographique de Rio
Grande del Sur depuis quinze jours, nous sommes impatients, mon bateau et moi, de quitter le Brésil, et l'heure de reprendre le large a enfin sonné. Un groupe de cormoran perché sur un squelette de
bois semble n'attendre aussi qu'un signe du ciel pour s'élancer. Une forte tempête de SW a entraîné la fermeture du chenal d'accès pendant plusieurs jours, une grosse mer interdisait tout mouvement
vers le nord ou le sud. Escale forcée des plus agréable, outre un amarrage sûr et gratuit, le musée offre un accès au wifi, au 220V et à l'eau douce. Il suffit de repérer le trou dans le grillage
qui ceint la marina voisine pour s'offrir une douche chaude au même tarif.
L'arrivée dans cette ville avait été des plus agréable, 300 miles depuis Imbituba au nord, un
départ musclé et 165 miles avalé en 24 heures, puis deux jours calmes, sous spinnaker "Chionis" surfe sous le regard des albatros qui planent sans efforts, portés par le vent et ses
courants. Une colonie de dauphins nous ouvrira la voie dans le long chenal qui relie Rio Grande à l'océan, une douzaine de miles (25 kilomètres) à couvrir au moteur le long d'une digue protégeant
un port immense au trafic intense. Finalement, un lion de mer crève la surface alors que nous approchons du ponton de bois, nous regarde curieux, puis disparaît dans l'eau verte, tout est réuni,
bienvenue dans le sud.
La ville d'Imbutuba, notre précédente escale, abritait la dernière station baleinière en
activité d'Amérique du sud jusqu'à sa fermeture en 1973, des ruelles de poussières, des maisons de bois et de tôle, une ambiance far west, un port d'un autre temps ou une grue multicolore sans âge
décharge lentement les cales de ces cargos pissant la rouille tant à l'étroit dans son enceinte. Un abri qu'une forte houle de nord-est rend précaire, les débarquements en annexe sur la plage
seront sportifs, bruyants et surtout humides!
La population indolente partage son temps entre la pêche, les ballades en vélo sur cette plage
sans fin et les quelques mots échangés au café du coin.
Myriam a quitté le bord jeudi passé, appelée par des obligations d'un autre monde,
peuplé de banquiers, d'assureurs, de patrons et d'employés, de crédits, d'automobiles et de métros, de routes à suivre et de chemins dont il ne faut pas s'écarter, de caddies débordants d'inutile,
de publicités vantant cette vie qui sera immanquablement plus douce une fois tel produit acheté.
Imagine une île de 190 Km², avec un point culminant à plus de 1000
mètres, ceinte de plages blanches et de cocotiers, une jungle dense occupant son intérieur, peuplée de singes plus ou moins gros, plus ou moins curieux, de perroquets multicolores, de
caïmans, d oiseaux de toutes sortes, visualise les sentiers qui sillonnent ce domaine, les bons abris dans les baies protégées pour laisser "
Le coin nous gardera presque deux semaines, ce qu'il fallait pour me
remettre de l'expérience urbaine qu'est Rio.
Premier petit bilan, déjà un an que "Chionis" a quitté Port-pin-roland
dans le var.
Le bilan est certes très positif, mais pour continuer je dois me poser
quelques mois, l'hiver qui arrive m'en donne la possibilité.