Vous pouvez sauver la vie d’un homme en réagissant à cet article. Trés sérieusement. Dans un rêve la nuit passée, je me saisissais d’un fusil mitrailleur et, tel un jeune finlandais vivant mal son acné persistante, je jaillissais arme à la main au rayon bricolage du Castorama local et je vidais ma haine et le chargeur sur le vendeur, qui arborait toutefois, contrairement aux petits copains du nordique boutonneux, son sourire stupide de conseiller zélé prompt à vous escroquer. Ce même sourire qu’il me décrochait la veille en m’expliquant, à grand renfort de termes savants piochés dans le « mode et travaux » du mois dernier, que si je devais une fois de plus acheter un pistolet à colle c’est sûrement car je m’en servais mal ! J’évalue en ce moment même les conséquences d’une telle action, et je mise tout sur le fait que le juge puisse être bricoleur lui aussi et sera donc clément. Je dois préciser que le budget « pistolet à colle » du bord dépasse de loin tous les autres secteurs, et qu’il est très certainement supérieur au budget tailleur d’Hillary Clinton, imaginez donc! J’ai tout essayé, du premier prix au plus perfectionné, en passant par les nombreux intermédiaires, et le résultat est toujours aussi déprimant pour moi et plombant pour mon porte-monnaie, ça casse systématiquement au bout de quelques utilisations ! Aidez moi, envoyez sur cet article tout conseil qui sauvera la vie de ce crétin congénital, une astuce, une marque plus fiable que les autres, une façon moins radicale de vider ma colère…
Les travaux avancent sur « chionis », motivés par la préparation d’une route aussi théorique qu’inutile, mais bien réconfortante. Il faut un itinéraire, ne serait-ce que pour le plaisir de ne pas le suivre. Le départ est classique, le bateau retourne dans son élément le 15 octobre, et de Martigues se laissera porter jusqu’au Baléares, escale rapide vu qu’il commence à faire froid, puis le Maroc méditerranéen et rapidement atlantique après le stressant passage du détroit de Gibraltar. Les Canaries devraient nous abriter quelques jours avant le Sénégal, le Cap-vert et le Venezuela. Un crochet au nord par Cuba avant de passer le canal de Panama et de se jeter dans le pacifique, les îles Galapagos puis la Polynésie sont programmées, après on avisera.
Je devrais être accompagné de deux équipiers pour le début de cette escapade, décision mûrement réfléchie tant le solitaire me convient. Mais pour des raisons de sécurité évidentes, surtout en Méditerranée si fréquentée, j’ai besoin de pouvoir me reposer sans le soucis permanent de me retrouver au fond, percuté par un cargo qui ne s’en sera même pas rendu compte.
Le bord s’est équipé d’un pilote secours, en attendant le principal, le régulateur d’allure sera en place semaine prochaine, la coque a fait peau neuve, multiples travaux en attente ont été effectué, les toilettes ne fuient plus, le moteur a été bichonné, tout s’annonce pour le mieux. Le plus pénible fut bien sûr le ponçage de la coque, qui m’a donné l’apparence d’un schtroumpf pendant deux jours, les vigiles du supermarché du coin ont d’ailleurs été bien embêtés, certes un homme bleu n’est ni noir ni magrébin, mais il n’est pas blanc non plus, alors au non du sacro-saint principe de précaution j’ai été suspecté puis fouillé en bonne et due forme, on ne la fait pas a ces fins limiers, j’aurais pu être un homme de couleur caché sous de la poussière bleue!
Je suis impatient de retourner en mer, la vie de terrien sur un bateau est une vraie galère, perché à trois mettre du sol, dans un chantier aux allures de terrain vague détrempé par cette pluie fréquente, livré à la voracité des moustiques martegaux, je pense avec nostalgie aux mouillages idylliques en Corse, aux ports de pêches si authentiques de Tunisie. Là bas au moins je ne voulais pas exterminer la race des vendeurs narquois aux sourires stupides… Mais j'ai revu Perrine et depuis le ciel est plus bleu, ce qui justifie amplement d'être venu passer un mois dans ce coin si peu acceuillant.
Les quelques jours passés
sur l’île de la Galite resteront un moment particulier de cette ballade méditerranéenne. Archipel rocheux d’origine volcanique situé à environs 40 miles de Tabarka dans le nord tunisien, La
Galite en est l’îlot principal, 5 kilomètres sur 3, amas de falaises et de pics semblants découpés grossièrement par un couteau géant mal affûté, il culmine au dessus des flots qui le cernent à
400 mètres.
Chionis s’est laissé porté par des vents favorables jusqu’a Hammamet, station balnéaire
par excellence de l’est tunisien et porte s’ouvrant sur les délices édulcorés du sud du pays, entièrement dévoué au commerce lucratif du tourisme de masse. Il s’est même offert le luxe, pourtant
bien rare vu l’avarice croissante du capitaine, d’une nuit dans la marina Yasmine, perle des ports de plaisance. A ma décharge, je me suis laisser envoûter par la supposée voix d’ange d’ Ema
Shaplin qui donnait un concert ce soir là dans la marina. Tel Ulysse, conscient du danger mais pourtant résolu d’affronter ces diablesses à l’apparence de sirènes,
Bizerte, notre première
étape tunisienne, fut véritable enchantement des sens, j’ai adoré.
Toutefois, quelques cours
d’arabes élémentaire sont nécessaires à l’occidental avide d’intégration et d’échange culturel. Par exemple, « whaala bijourrr, hazivienmanjédanslirestauran » veut dire en français
courant « prépare toi a une chiasse carabinée demain matin », de même « zououla bienvinou en tinizi » se traduit par « tu ne quitteras pas mon échoppe sans avoir acheté a
prix d or ce souvenir aussi hideux qu’inutile », vous voilà dégrossi quand aux rudiments de la langue berbère.
Chionis longe paresseusement la côte nord du pays au fil des mouillages. Rencontres
toujours. Ahmed, la soixantaine fatiguée, partage le café avec nous, et nous narre son histoire, simple et touchante, histoire d’une partie de sa génération. Immigré il y a quarante ans pour
construire cette France qui le lui rendit bien mal, un maçon magrébin parmi tant d’autres, aujourd’hui invalide faute à des conditions de travail difficile dans un environnement non sécurisé,
« A l’ipoque c’itait dour, pas kom aujird’houi avic les machines ! ». Il a payé cher le droit de savourer son café à l’ombre de cette terrasse délabrée. Il n’est pourtant pas mal
loti, une grande maison ici, à Guebbari, bourgade indolente aux murs blanchis par le soleil, et un appartement acheté à Cannes, citée vibrante aux trottoirs blanchis par la
cocaïne
Au fur et a mesure que le
petit voilier se rapproche de la capitale, les gens et les paysages changent, les djellabas sur la plage laissent place à des bikinis échancrés plus rassurants, les complexes hôteliers se
substituent
Voilà donc la Tunisie que m’avait résumé ce militaire retraité, qui, après deux ans passé
ici,
Porquerolles, Corse, Sardaigne et Tunisie, atteinte il y a 3 jours, voilà
le bilan de ces deux premiers mois de ballade méditerranéenne. Je passe le couplet il fait beau, la mer est belle, quelle belle sensation que d’avancer par le seule force du vent, on pêche des
poissons, l’eau est chaude mais pas trop quand même… Que la branche intégriste du blog océanique me pardonne.
J’aimerais plutôt parler du plus important, les rencontres riches et variées
qui ont jalonnées notre courte route. Sur cette voie des îles franco-italienne ou les oiseaux du larges, marins transocéaniques confirmés et tatoués, sont rares, elles peuvent se résumer en
quelques catégories, certes très réducteur comme concept, voire intolérant, ségrégationniste, mais j’appartiens moi-même à une catégorie et m’en porte bien (digne membre de la confrérie
« Ressources Monétaires Insuffisante »), de plus Corse et Sardaigne reste le chemin des écoliers en cette période estivale, la plupart des bateaux et des équipages ne naviguant
que quelques semaines par an.
Honneur aux plus nombreux, Le Loueur, aisément identifiable de très loin sur mer
plate, par 15 nœuds de vent portant, il déambulera gentiment au moteur à votre hauteur avant de vous couper le passage étroit qui séparait ces deux îlots, sous pilote, les yeux rivés sur son PC
classant frénétiquement les photos qui rendront immanquablement envieux ses collègues de bureaux
On pourrait y ajouter Le Suisse qui trouve Palerme « sympa mais bruyant comparé a Lausanne », Le Bon Vivant dont la voix tremble d’émotion lorsqu’il évoque ces pays arabes
ou il n’y a pas de vin à table et ou il est si difficile d’en trouver dans les échoppes, « je vous aurais prévenu » lâcha-il avant de fondre en larme, inconsolable, tant le souvenir des
brimades passées était encore vif.
Notre arrivée sur le continent africain semble
comme le vrai départ de cette ballade, culture différente, langue différentes, autres rencontres…