Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /Nov /2009 21:10

Je plante le décor : Sous un soleil radieux dessinant des reflets d’argent sur le petit rio ou se dandine « Chionis », je me balance doucement au rythme lent d’une musique Reggae dans mon hamac. Le filet de salive, maintenant séché par une légère brise de SW et qui a dessiné une fine ligne blanchâtre entre la commissure de mes lèvres et mon menton, est le témoin discret d’une sieste pleinement réussie après cet asado copieusement arrosé.

Je regarde pensif mon bateau solidement amarré entre deux bouée du Club Vito Dumas de Quequen, 39éme parallèle sud, 58éme ouest.

L’image du courageux navigateur plein d’abnégation entrant dans les trop fameux quarantièmes rugissant en prend un coup.


 

Bilan intérieur du petit mois depuis que nous avons quitté l’insomniaque Buenos-Aires, un passage rapide en Uruguay, une escale technique à La Plata ou a flotté une nuit durant les relents âcres d’une fin de parcours,  trois jours de navigation plein sud qui auront eu raison de ma toute fraîche équipière, elle-même ayant eu raison de ma gaziniére au préalable, et nous voilà Gilles et moi abrité dans ce bras de rivière séparant Necochéa de Quequen.


 

 

 

C’est le souvenir douloureux de cette escale technique qui m’a arraché à l’excellent essai de Naomi Klein, « Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre » ouvrage qui devrait être déclaré d’intérêt public et distribué gratuitement dans le cadre d’un vaste programme de libération des pensées.

 


 


 


 


 

En Europe la sortie d’un bateau est toujours un moment particulier, le voir s’élever au dessus de son élément, suspendu à des câbles métalliques, à la merci d’une mauvaise manipulation ou d’une défaillance matérielle, entraîne chez son capitaine un stress léger. 

En Amérique du sud, la vétusté du matériel et l’incompétence du grutier inversement proportionnelle à son capital sympathie, le plonge dans un état second proche du végétatif.

 

 

« Manana » signifie littéralement « demain » en espagnol.

En Argentine « manana »  est un concept vague que l’on pourrait comparer au « inch’ Allah » des langues arabiques, en y retirant toutefois l’espoir induit par l’hypothétique intervention divine.

Donc après quelques jours de « manana », « Chionis » se présente sous une structure fantaisiste faite de câbles, de tubes au diamètre variable, de poulies et de réas rouillés.

Un groupe de locaux sur la berge nomment alors cette étrange amas de ferraille « La Grue ». Confus, je cache l’appareil photographique que je venais de saisir, persuadé que je me trouvais face à une compression du regretté César.

Deux employés forts sympathiques, donc très inquiétants, placent les sangles sous la coque. Face à ma mine déconfite et à l’angle de 45 degrés que fait le mât, ils consentent à décaler la massive croix d’acier qui sert au levage et me laisser démonter les bas haubans. Le mât se redresse et je ramasse ma mâchoire inférieure tombée à terre. Tout en souriant, plaisantant et me rassurant, ils actionnent un mécanisme bruyant et le bateau se lève doucement, devant un tel étalage de bonhomie je blêmis.


 

La suite est moins drôle, la sangle arrière repose sur le Sail Drive, la boîte de transmission du moteur, qui le relie par un jeu complexe de pignons et d’arbres à l’hélice.

Les bras s’agitent, les cris retentissent mais le mal est fait, le joint étanche saute, le silent bloc qui maintient la transmission explose, un bain d’huile suivra la voie d’eau dans les fonds. Je m’en veux à mort, les sangles non lestées se sont déplacées sous l’eau et j’avais de toute façon mal estimé l’endroit ou se trouvait le Sail.

Rapide calcul, 1000 euros de frais pour le joint, 2300 pour un nouveau Sail Drive et plusieurs mois de « manana » à venir. Je suis effondré, pas le temps toutefois de me lamenter, faute de système pour caler les bateaux, ceux-ci restent tout simplement suspendus le temps de la sortie au bout de la grue, j’ai donc jusqu'à demain matin 8 heures pour trouver une solution, il est 18 heures…

A la lueur des frontales Gilles et moi entreprenons de démonter le Sail, aucune expérience mécanique, chaque boulon ôté est une victoire, chaque pièce sortie nous permet de découvrir un nouveau monde peuplé de vis, de tiges filetées, d’écrous, jusqu’alors soigneusement cachés.

Je passe les détails de cette nuit, une chance extraordinaire a fait que l’alignement moteur-transmission n’a pas bougé, et que le joint en sortant de son logement ne s’est pas déchiré. Quelques coups de marteau assorti d’insultes variées ont eu raison du silent bloc plié, l’antifouling se fera sous la lumière d’un lampadaire et le lendemain « Chionis » repart à l’eau. Certes, il reste une légère fuite d’eau de mer au niveau du joint déformé, mais tout fonctionne parfaitement, un grand soulagement, le voyage ne s’arrêtera pas a La Plata.

 

 

Naviguer sous ces latitudes impose prudence, les prévisions météorologiques des fichiers Gribs téléchargés sur internet sont fiables sans être infaillibles. Les quatre jours de Nord-est annoncés se résumeront à 48 heures de vent portant, trop court pour couvrir les 320 miles qui nous séparent de Necochea. La dernière nuit sera agitée et sans sommeil, « chionis » glisse sur l’eau entre pétole et orages, changement soudain de direction du vent, éclairs et coup de tonnerre, mais nous passerons sans problème entre les digues qui marquent l’entrée du rio.

 

 

 

 

 

 

 

Une colonie de lions de mers bruyants et odorants se prélasse sur une plage à l’entrée de la rivière, les albatros et pétrels géants nous abandonnent, et nous regagnons le monde des hommes.


 


 


 


 


 

 

En quelques jours dans cette petite bourgade nous accumulons les rencontres, les invitations, les sorties arrosées. Loin de la capitale les mentalités sont différentes, les gens accueillants, curieux, avide de nous faire partager leurs traditions et leur culture.


 


 


 


Je suis content d’être ici, content d’avoir un équipier avec qui je m’entend aussi bien qu’avec les précédents, content de mon bateau, content de savoir que la belle Perrine viendra nous rejoindre à Camarones dans quelques semaines.

 

 

Par Fab - Publié dans : Atlantique, cote sud américaine
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