Au début, tout paraît mort, inerte, désert, grands espaces sans vie. Témoins muets de cette désolation apparente, des restes d’ossements blanchis par le soleil et le sel de mer s’accumulent en un
monticule macabre, repoussé toujours plus haut sur la plage par les marrées successives.
Quelques arbustes épineux grisâtres, courbés au ras du sol par une résistance inutilement vaillante aux grands vents du sud ouest, semblent la seule flore.
Puerto Santa Elena n’a de port que le nom, c’est en réalité une grande baie morcelée par des péninsules et des caps aux roches déclinants tous les tons possible de rouge. Certes ces bandes de
terres n’arrêteront pas les vents furieux, mais la houle n’entrera pas, le mouillage est donc possible. Je file 80 mètres de chaîne et câble après m’être assuré que l’ancre a bien croché, et je
pars explorer cette triste étendue.
Je m’attends à tout moment à voir surgir du fond de la steppe une charrette tirée par un cheval noir, maigre et fatigué, conduite par un croquemort au teint verdâtre, enserré dans un costume sombre
trop court, un vautour au cou déplumé survolant l’inquiétant couple.
A ma grande surprise, c’est une danseuse de french cancan qui sort d’un bosquet en courant, affolée par ma présence. Un nandou, sorte de grosse autruche, agite son imposant plumage postérieur
au rythme de ses grandes enjambées, rappelant le mouvement envoutant des jupons couvrant les longues jambes féminines sur les scènes des saloons. On reste tout de même dans l’ambiance Lucky
Luke…
La pampa dévoile alors ses richesses, un groupe de guanacos, genre de lamas sauvages à la belle robe fauve et n’ayant pas la fâcheuse habitude de cracher sur tout le monde comme son cousin des
Andes, lève la tête à mon passage, un petit fennec me tance du regard, un mara, sorte de gros lièvre aux oreilles courtes, s’enfuit dans un nuage de poussière, un escadron de flamands roses me
survole, des petites fleurs jaune vif colorent les bosquets, nuance supplémentaire au milieu du rouge des roches et du bleu de la mer.
Je me ballade, lis, ramasse des moules pour mon risotto, rêve, pêche sans succès, songe, étale un gros coup de sud ouest en soulageant l’ancre au moteur toute une nuit, m’évade en pensée et au
travers de la pampa.
Toujours pourtant cette peur irrationnelle remontant du fond des tripes qui me fait imaginer le pire quand je quitte le bord.
En rentrant de promenade, inquiétude grandissante plus la crique ou repose « Chionis » se rapproche, je devrais apercevoir son mât au détour de cette colline, s’il n’y est pas, l’ancre aura
décroché et il se sera couché sur les récifs ; en remontant d’une plongée la crainte m’envahi juste avant de crever la surface de l’eau, j’aurai mal fermé le gaz, il aura explosé, ou oublié de
fermer une vanne, une vague aura amorcé la pompe et il aura coulé en une heure. Mais il est là, tirant bravement sur son mouillage, le nœud au fond de l’estomac se dénoue, la respiration reprend un
rythme plus lent. Je me demande souvent si cette peur m’est propre ou si c´est un ressentiment comun a tous ceux qui vivent et voyagent sur un bateau.
Voilà deux semaines que j’ai quitté la grouillante, surpeuplée, ultra touristique, Puerto Madryn pour les étendues désertiques patagonnes. Patagonie, terres d’extrêmes…
Dés le premier jour de navigation, un orage de grêle soudain couche Chionis qui etait toutes voiles dehors, l’anémomètre s’affole, 50 nœuds puis 60 dans la rafale, la drisse de grand voile se
coince dans le lazy-jack, j’ai trop tardé à ramener la toile. Trois orages vont se succéder dans cette même après midi, mais la nuit sera calme. Je peux alors profiter pleinement de la navigation
en solitaire dans ces latitudes, aucun trafic maritime. Je m’accorde des siestes d’une heure au lieu des 20 minutes habituelles, avant de plonger la tête dans ces milliers d’étoiles scintillantes
éclairant le ciel sans lune.
Finalement je suis bien seul sur mon petit voilier!
Une baleine curieuse s’est approchée au sortir du golfe, sans doute étonnée de ne pas être poursuivie elle restera quelques minutes autour du bateau puis replongera dans les profondeurs outremer.
Les habituels oiseaux m’escortent, pétrels, albatros, skuas, puffins, manchots.
Tranquillement allongé dans mon plus simple appareil je bouquine en cette après midi ensoleillée, les voiles sont en ciseaux et le régulateur d’allure assure la timonerie. Tout à coup je reçois une
gerbe d’eau glacée, 4 orques sont dans le sillage de Chionis, le frôlent puis le touchent, le plus jeune du groupe nage sur le flanc, comme pour observer sous un autre angle le curieux animal marin
qui file devant lui. Un orque adulte pèse jusqu’à 15 tonnes, pour quatre le calcul est rapide.
Bien chargé, Chionis passe difficilement les 5 tonnes, le rapport des forces n’est pas en sa faveur aussi je suis moyennement rassuré en les voyant évoluer autour de nous, un coup de nageoire
caudale et je suis au fond…
Aujourd’hui j´ecris de Camarrones, petit village de la province du Chubut, 850 habitants, à 250 kilomètres de la ville la plus proche, chez mon pote Laurent. « Chionis » est à couple de son bateau,
« Carpe Diem », sur un corps mort dans la Caleta Sara, à une quinzaine de miles d’ici. La zone est un parc naturel protégé, les colonies de manchots et d’otaries cohabitent avec les troupeaux de
guanacos, nandous, maras, avec les groupes de cormorans, de canards vapeurs, huîtriers et autres oiseaux marins.
Rien ne vient perturber cette belle harmonie sauvage, pas même l’imposante demeure d’un chanteur français décoloré construite sur une plage du parc, verrue disgracieuse sur cette côte si belle.
Je profite de la période pour vous souhaiter un joyeux noël et une bonne année. Quelques suggestions dans la liste des bonnes résolutions qui vont immanquablement accompagner ces festivités,
envoyez chier votre patron, depuis le temps que vous en rêvez, refusez de payer vos impôts, balancez votre téléviseur par la fenêtre, trompez allégrement votre mari ou votre femme, saoulez vous la
gueule avec l’argent économisé pour payer la fac du petit dernier qui de toutes façon n’y foutra rien, bref, libérez vous et rejoignez moi…
Merci pour ces quelques lignes, si bien écrites, pour décrire ce bout de terre que je ne connais pas encore.
Je te souhaite aussi un Feliz Navidad y un Feliz Ano Nuevo. Amuses-toi bien.
Eul bouseux de l'Aveyron (au cas où il y en ai d'autres ...)
PS : Gilles a bien reçu ton mail, il va te répondre dès qu'il aura trouvé du temps.
PPS : le canard vapeur, c'est une mythique recette vivante sur pattes comme le mythique canard 10 tonnes d'Ams ?